Inuvik (TNO) 08h30 – Eagle Plains (YK) 17h30 | 366 km
La journée la plus difficile et dangereuse du voyage.
La nuit s’avère froide et je ne dors pratiquement pas. Au début du voyage, j’avais décidé de partir léger, ce qui impliquait des compromis sur l’équipement de camping, notamment le sac de couchage. Pour sauver de l’espace, j’ai pris un modèle ultra-compact adapté à des températures d’été (+7 °C). Je réalise maintenant mon erreur : les nuits sont désagréables et le froid m’empêche de récupérer.
Je me lève épuisé, sans savoir ce qui m’attend. Il a plu légèrement hier et probablement toute la nuit. J’accueille d’abord cette humidité avec enthousiasme, pensant qu’elle limitera la poussière soulevée par les camions. Je quitte Inuvik vers le sud. J’avoue en avoir assez du froid et du vent ; je commence à rêver de chaleur et de confort.
Dès le départ, je reste prudent. La route semble d’abord praticable, mais tout va basculer après 100 km.
Après Fort McPherson, la chaussée devient extrêmement glissante. Sur le deuxième traversier, un préposé m’avertit que le chemin est très détérioré au sud. Je me dis naïvement que ça ne peut pas être pire que ce que j’ai déjà traversé. Mauvaise réponse.
Le mélange de gravier, de pluie et de froid crée une boue visqueuse et collante. C’est comme rouler sur de la neige fondante avec une machine de 400 kg équipée de pneus d’été. L’inévitable se produit : la chute.



Heureusement, je roulais lentement. Mais je me retrouve couvert d’une boue épaisse. Relever la moto est une épreuve physique colossale car le sol est fuyant. Je dois décharger tous mes bagages dans la boue pour l’alléger. Je me sens terriblement seul au monde. Par miracle, je réussis à repartir, très lentement.
Le découragement s’installe. Dois-je faire demi-tour ? Non, je veux sortir de cet enfer au plus vite et je sais que la route s’améliore au Yukon. Je poursuis, mais 500 mètres plus loin, je perds ma concentration en croisant une voiture et je retombe. Cette fois, impossible de la relever seul. Je suis trop épuisé.
Après une heure d’attente sous la pluie, une voiture s’arrête. Les passagers m’aident à remettre la moto d’aplomb en quelques secondes. Je les remercie, confus de voir leurs chaussures propres maintenant ruinées par la boue. Je recharge tout et repars… pour tomber une troisième fois 200 mètres plus loin.
Le moral est au plus bas. Il n’y a nulle part où s’asseoir, tout est trempé et mou. La présence de grizzlis dans le secteur m’interdit de camper sur place. Mon objectif est désormais clair : atteindre Eagle Plains, à 160 km de là, sans jamais retomber.
La technique est simple : dès que la couleur de la route change, je ralentis à moins de 5 km/h, les pieds au sol pour stabiliser la machine. Je bénis ma BMW pour sa première vitesse “Enduro” très courte et mes pneus TKC80 qui mordent dans la mélasse.
Je ne croise aucune autre moto. C’est un signe qui ne trompe pas.
Vers 17h30, j’aperçois enfin le refuge d’Eagle Plains. Quel soulagement ! À mon arrivée, un groupe de motards américains m’accueille : les automobilistes qui m’avaient aidé leur avaient signalé ma présence. Les gars du garage me passent, moi et la moto, au jet d’eau pour enlever le plus gros de la croûte boueuse. La boue a tellement chauffé sur les échappements que le chrome est devenu orange.
Je prends une chambre à 125 $. En mode survie, le prix n’importe plus. Une douche chaude, un appel rapide à Nadine pour la rassurer sans l’effrayer, et je rejoins les autres voyageurs au bar.



J’apprends que les cinq motards en GS sont arrivés la veille sur un camion du gouvernement : ils n’ont pas pu passer par la route. L’un d’eux a même fini 4 mètres plus bas dans la toundra. Ce sont des experts de plus de 50 ans, et ils sont unanimes : ce sont les pires conditions qu’ils aient vues de leur vie. Et je suis passé après eux, avec une journée de pluie supplémentaire.
Demain, je devrai décider si je poursuis vers le sud. Cette journée restera gravée dans ma mémoire, même si je m’en serais volontiers passé.